Coupes et coupures
Chez nous, le cours de coupe et couture est une institution : on y apprend à prendre les mesures, à tailler dans le vif et à faire durer ce qu'on a. Depuis quelque temps, le pays y est réinscrit d'office, et en cours du soir s'il vous plaît. De 17 h jusqu'à8 h le lendemain, la leçon est de retour. Quinze heures de coupure, c'est plus long qu'une journée de travail, ce qui prouve au moins que l'apprentissage est sérieux.Les premières leçons sont connues de tous. Le téléphone qui annonce3 % avec le calme d'un médecin qui ne veut pas affoler la famille. La bougie retrouvée au fond du tiroir, vestige d'un temps qu'on croyait fini. Les devoirs des enfants à la lueur d'une flamme, ce qui fait d'eux, d'après les manuels, de futurs grands hommes. Et puis les conversations, ressuscitées faute de prise de courant : on a découvert que le cousin avait des opinions, que la voisine avait une voix, et que le dîner pouvait durer plus d'un quart d'heure.Quand le noir tombe, on se croirait revenus dans les boîtes de nuit de l'ancien ambianceur, DJ à ses heures. L'éclairage est tamisé, les bougies font office de machine à fumée, les téléphones se lèvent dans l'obscurité comme à un concert, et le groupe électrogène du voisin assure la basse pour tout le quartier. Il ne manque que la platine, le videur et le prix d'entrée, qu'on paie quand même, sous forme de facture.On se croirait même revenus au temps des seigneurs et de leurs sujets. Les seigneurs possèdent un groupe électrogène : ils dînent en pleine lumière, regardent leurs séries et traitent le noir comme un sujet de conversation. Les sujets possèdent des bougies et font ce qu'ils peuvent avec ce que la nuit leur laisse. Entre les deux, il y a ceux qui possèdent une batterie externe: on les invite partout, on leur offre la meilleure chaise, et on ne leur demande pas des nouvelles de leur santé mais de leur pourcentage.La génération Z, elle, a déjà posé la question dans la rue. Un jeune disait : " Je ne veux pas changer de pays, je veux changer mon futur. " La phrase vaut tous les discours : elle ne demande pas un autre pays, seulement que le courant passe dans celui-ci. Il faut croire que, chez nous, le futur aussi est en délestage : il s'allume par intermittence, et rarement aux heures où l'on en a besoin.Il existe un adage malgache pour dire les choses ainsi : " Basy atifik'avana, tsy afenina fa arangaranga". Une arme pointée vers un parent ne se cache pas, elle se montre. Les vérités dites, même en riant, ne visent personne : elles préviennent.Il faut dire aussi, pour rester juste, que pour une bonne partie du pays le noir n'est pas un retour, c'est l'ordinaire. Il y a des villages où l'on n'a connu ni la lumière d'avant ni les coupures d'aujourd'hui, et où les bougies n'ont jamais été rangées au fond du tiroir parce qu'elles n'en sont jamais sorties. Le sourire s'arrête là où ce constat commence. On rit plus facilement du noir quand on a des piles de rechange.Alors on rira quand même, parce qu'il faut bien éclairer quelque chose, et on continuera de suivre le cours de coupe et couture, patron en main, ourlet à reprendre et nerfs à recoudre. Mais on n'oubliera pas de demander, poliment, que le courant revienne avant que le cours ne se transforme en diplôme.Mbolatiana Raveloarimisa